Cécile nous livre un témoignage choc. Pendant de nombreuses années, cette super-woman du quotidien a réussi à concilier sa vie de mère et de professionnelle accomplie. Elle nous livre ici son parcours, sa chute, son addiction pour l’alcool et comment elle en est ressortie.

 

C.B : Cécile, pouvez-vous vous présenter en quelques mots : quel âge avez-vous ? que faites-vous dans la vie aujourd’hui ?

Cécile : J’ai 44 ans. Je suis mariée et maman de deux enfants qui ont été mon air pendant ces 3 années, mon essentiel, sans doute la seule raison pour laquelle je suis toujours de ce monde aujourd’hui.
Je ne travaille pas actuellement. J’ai quitté la société pour laquelle je travaillais depuis 21 ans en août 2016. Je commence une formation sur les risques psycho-sociaux dans quelques jours, sans doute le besoin de mettre un fond théorique sur ce qui m’est arrivé, d’avoir la vision académique du burn-out et de la souffrance au travail et compléter mon expérience « terrain ». J’aurais fait le tour de la question. En parallèle, j’ai commencé à chercher un nouveau projet professionnel, car c’est comme cela que je vois les choses aujourd’hui.

 

C.B : Vous avez été victime d’un Burn-Out… Pouvez-vous nous expliquer le contexte et la cause ?

C. : De 2002 à 2012, j’ai connu 10 ans de pur épanouissement professionnel. Je travaillais sur des projets passionnants au sein de la DRH d’un cabinet de conseil assez important. J’avais la reconnaissance de mes N+ et de mes clients internes. On valorisait mes compétences et mon potentiel en me donnant les projets les plus innovants, à forte valeur ajoutée et à visibilité.
Ma devise à l’époque était « une journée où je n’apprends rien, est une journée qui ne mérite pas d’être vécue ». J’étais servie ! Je prenais tout ce que l’on me confiait sans me soucier de la charge de travail. Je suis arrivée à occuper 2 postes mais tant que le cerveau était nourri, tant que le mental tenait, j’étais comblée. Ce n’était même pas une question en fait.
Le soir je partais à 18h pour récupérer à 19h mes enfants à l’école. Je passais deux heures à m’occuper d’eux pleinement et à 21h je me remettais à travailler jusqu’à minuit voire plus tard en fonction de la charge et des urgences. J’avais l’illusion d’un équilibre de vie. J’étais une mère parfaite qui gérait carrière et vie privée. Je n’ai jamais voulu de nounou ou de baby-sitter le soir, c’était à moi de prendre soin de mes enfants.
En 2012, j’ai commencé à cristalliser les jalousies, en particulier du DRH Firme qui voulait récupérer un de mes projets pour ses équipes. Il a secoué l’arbre plusieurs mois pour que je tombe. Mais je ne suis pas tombée. J’avais réponse à tout quand il me remettait en question, j’étais indéboulonnable. Il ne pouvait honnêtement pas aller plus loin en termes de pratiques vicieuses, alors il a mis en place une nouvelle règle officielle à savoir faire tourner les projets tous les deux ans pour récupérer les miens. Il a eu gain de cause. J’avais le soutien de ma hiérarchie mais c’était devenu politique. Je suis sortie de cette histoire épuisée. Ce n’était pas personnel comme on dit souvent au boulot mais mon système de valeurs avait été fortement abimé et la carapace s’est craquelée.
À partir de ce moment, je n’étais plus capable d’encaisser quoi que ce soit, mais la vie ne m’a pas donné la respiration dont j’avais besoin et l’année 2012 a été chargée en évènements professionnels et personnels, le départ d’une collègue avec qui je travaillais depuis plus de 10 ans, un changement de management, le déménagement de nos locaux, la rentrée de ma fille en 6ème, son harcèlement, la dispute de mon mari avec sa meilleure amie …
Je n’avais plus de système immunitaire. Je donnais le change, je suivais les rails, mais à l’intérieur la lumière s’éteignait petit à petit. C’est là que j’ai commencé à boire plus souvent, peu mais régulièrement, puis plus, puis le midi, pour tenir le coup, pour rallumer la lumière. C’est ma promotion en mars 2014 qui a eu raison de moi. Je me suis effondrée, incapable de m’adapter, de sortir de mes rails. Je me suis arrêtée et cela a duré 14 mois, et il m’aura fallu 3 ans et 2 hospitalisations pour remonter vraiment.

 

C.B : Quelle a été la chose la plus difficile à vivre durant cette période ?

C. : La souffrance morale est abyssale. J’avais le sentiment de tomber dans un trou sans fond aussi profond que le vide qui m’habitait. Je n’étais plus rien, plus personne. Je n’étais que douleur, douleur et vide. C’est très difficile à comprendre quand on ne l’a pas vécu. Ce n’est pas comme une dépression où on est dominé par la tristesse et le désespoir. Seule une personne passée par le burnout peut comprendre ce sentiment d’être éteinte, en vie mais éteinte. Seule l’idée de la mort m’apaisait. Je me disais qu’il y avait une issue à tout cela et ça allait un peu mieux.

 

C.B : Étiez-vous soutenue par votre entourage ?

C. : Le cheval de bataille de mon mari a été l’alcool. Pour le reste il ne pouvait rien. Il se battait pour que je ne boive pas. Cela a déclenché des conflits terribles qui ont bien failli avoir raison de notre couple. Il a eu des mots très durs. Je ne lui en veux pas. Il ne pouvait pas m’aider. C’est un grand anxieux et j’étais le pilier de notre famille sans le savoir. Il essayait de surnager, de sauver sa peau et de protéger les enfants. Ma mère a été dans le déni le plus total de mon état. Elle a pris ses distances. Elle a été très centrée sur elle pendant cette période sans doute pour se protéger d’une certaine forme de culpabilité. Mes amis ont été à la hauteur. Ils ne m’ont jamais jugée. Ils ont fait ce qu’ils ont pu mais toujours avec bienveillance. Quant à mes employeurs et mes collègues, ils n’ont pas donné/pris de nouvelles ce qui était extrêmement anxiogène.

 

C.B : Comment vous êtes-vous reconstruite ?

C. : J’étais suivi par un psychiatre. Il m’écoutait, parlait beaucoup, essayait de me faire exister à nouveau, de me réanimer… c’est vraiment ça.
Il fallait que mon âme redescende habiter mon corps et pour cela il fallait que je donne le temps à mon cerveau de se régénérer sans me foutre en l’air. Il ne m’a pas donné de traitement. Il savait que je buvais. Il m’a tenu à bouts de bras. Il me répétait sans arrêt les mêmes choses, qu’il fallait que je sois une bonne mère pour moi. Le reste du temps je buvais, dormais, faisais du sport pour que mon corps ne soit pas déformé par l’alcool et étais présente pour mes enfants. On a pas mal voyagé pendant cette première année, et à chaque fois j’en retirais un peu de vie. Changer de lieu me permettait de me reconnecter à moi-même. En fait, il n’y a que le temps. Du temps et du lâcher-prise ce qui est terrifiant quand on ne contrôle plus rien mais à un moment justement on est obligé de lâcher prise, de laisser les choses se faire. C’est un changement total de paradigme. On ne peut plus penser sa vie comme avant. On laisse faire. Je suis remontée mais rechutais à cause de l’alcool dont j’étais devenue dépendante. J’ai dû être hospitalisée à deux reprises pour me sevrer et apprendre que je pouvais maintenant vivre sans, que la tempête était passée et que j’avais les ressources pour vivre sans béquille.

 

C.B : Où en êtes-vous aujourd’hui sur la question de la reprise du travail ?

C. : J’étais terrifiée à l’idée de retravailler. Je ne me sentais pas armée. Tomber avait remis toutes mes certitudes en question. Je n’avais plus du tout confiance en ma capacité à évoluer dans un environnement professionnel. J’avais peur d’y rester, de jouer ma vie. Il a fallu que je fasse le deuil de mon entreprise, de mon expérience passée pour pouvoir envisager de travailler à nouveau. Cela m’a permis aussi de me réapproprier mes compétences, mes réalisations et de séparer la personne de la professionnelle sans pour autant devenir schizophrène. Aujourd’hui je me sens prête, calme vis-à-vis du travail. Il n’a plus la même place non plus dans ma tête et dans ma vie.

 

C.B : Qu’est-ce que cette expérience du Burn-Out vous a apportée ? A-t-elle changé quelque chose dans votre façon de vive aujourd’hui ?

C. : Je crois que je suis pour la première fois. Je suis au-delà des apparences, de mes croyances, de mes souffrances passées, de mon enfance, de mes rôles. Je suis. Je sens la vie et chaque minute je suis présente dans ce que je fais. Je suis.

 

C.B : Quel serait LE conseil que vous pourriez donner à une personne souffrant de Burn-Out aujourd’hui ?

C. : De se faire suivre par un médecin dans un premier temps, et tout aussi vital de trouver des groupes de parole avec qui elle pourra partager ce qu’elle ressent. Il est essentiel d’être entouré de ses pairs, c’est vrai pour le burn-out comme dans la vie en général. L’incompréhension isole, culpabilise, décuple la douleur.

 

C.B : Question Bonus : Auriez-vous des lectures à recommander ?

C. : Je n’ai lu que des articles sur le burn-out, ses symptômes, ses causes, rien d’autre. Je ne voulais pas lire de livres théoriques sur le burn-out, ni de témoignages. Je savais que, pour remonter, il fallait que je trouve ma voie et que je ne pouvais pas faire de copié-collé de celle proposée dans un livre. En revanche, parler et écouter les autres m’a été essentiel.

 

C.B : Merci beaucoup Cécile !

 

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